Skip to content

La décroissance, ou l’objection à la croissance

Écrit par :

Sandrine Tessier
Coordonnatrice des communications

Partager

L’environnement, c’est l’affaire de tout le monde – encore faut-il savoir de quoi on parle ! Dans cette nouvelle série, le GRAME démystifie 10 notions environnementales dont nous entendons souvent parler dans les médias ou simplement dans notre vie de tous les jours.

Dans ce sixième article, nous parlons de décroissance, un mot qui à première vue bouscule notre vision d’une société qui vise, encore et toujours, la croissance infinie. Démystifions donc la décroissance aujourd’hui !

C’est quoi la décroissance ?

La décroissance, c’est l’idée de s’opposer à la croissance économique qui est à la base même de nos sociétés modernes et qui nous pousse à produire et à consommer toujours plus. C’est pourquoi des indicateurs comme le Produit intérieur brut (PIB) existent ; en effet, cet indicateur est utilisé non seulement pour déterminer la santé de notre économie, mais est aussi utilisé comme indicateur de bien-être de la population. Pour faire simple, le PIB se calcule notamment à partir de la production de marchandise, or, cette production signifie forcément d’exploiter des ressources pour la produire. La question que posent les décroissancistes est donc la suivante : comment pouvons-nous poursuivre cette quête de la croissance infinie, alors que les ressources, elles, ne sont pas infinies ? La réponse à cette question se trouve donc dans le principe de la décroissance. Yves-Marie Abraham, pionnier de cette idée au Québec, propose dans son livre Guérir du mal de l’infini la définition suivante :

« Réduite à sa plus simple expression, l’idée de décroissance est d’abord et avant tout un refus de la course à la production de marchandises dans laquelle nous sommes toutes et tous embarqués, bon gré mal gré. Il s’agit donc d’une remise en question radicale de cet idéal collectif qui fonde ce que nous appelons ‘l’économie’ ou la ‘réalité économique’ et qui unit désormais l’humanité presque tout entière. » (Abraham, 2019, p.19)

La décroissance va donc à contre-courant des structures sociétales et des idéologies politiques dominantes. Même dans le courant écologiste des dernières décennies, l’idée de développement durable suppose quand même une croissance économique, dans une perspective où celle-ci pourrait s’accomplir dans le respect des limites biophysiques de la planète. C’est une idée qui a été maintes fois réfutée et que nous explorerons plus loin dans ce texte. Commençons par retracer l’histoire du concept de décroissance.

D'où vient cette idée ?

L’idée de croissance est plutôt récente dans l’histoire de l’humanité : elle aurait émergé il y a environ 200 ans avec la révolution industrielle. À ce moment, avec la spécialisation et la mécanisation du travail, les artisans et producteurs locaux ont tranquillement abandonné leurs productions à petite échelle pour travailler au sein de grandes usines de production à la chaîne. Ce nouveau modèle a permis à une partie de la société de s’enrichir en produisant plus. Une forte croissance démographique accompagne aussi cette croissance économique.

C’est en réponse à cette croissance perpétuelle que naît le concept de la décroissance. On peut retracer les origines de la décroissance en 1972, année à laquelle paraît le rapport Meadows — aussi intitulé Halte à la croissance — qui remet notamment en question les effets à long terme de la croissance sur nos sociétés, soulignant le risque d’un effondrement éventuel en raison du dépassement des limites biophysiques planétaires.

Entre cette publication-phare et les années 2000, plusieurs chercheurs réfléchissent et écrivent sur la décroissance, mais c’est au tournant du millénaire que ces idées reviennent au cœur du discours écologiste. C’est qu’on parle de développement durable depuis déjà 20 ans et force est d’admettre que cette idée selon laquelle on pourrait continuer à croître tout en étant respectueux de l’environnement, mais aussi de la dignité humaine, n’a pas tenu ses promesses. Devant cette évidence, les décroissancistes redoublent d’ardeur et proposent la décroissance comme nouvelle trajectoire à prendre afin d’éviter que nos sociétés ne frappent un mur.

Décroissance ou accroissance? Débat

Le mot « décroissance » n’a pas toujours fait consensus. En effet, le préfixe « dé- » signifie qu’on souhaite aller à l’opposé de l’idée qui suit, soit celle de la croissance. Hors, les adeptes du mouvement voient plutôt la décroissance comme un pas de côté, de réfuter la croissance comme moteur principal de nos sociétés pour tendre vers d’autres aspirations (quelques-unes seront présentées dans la prochaine section!

Le terme à préconiser serait sûrement celui d’« accroissance ». Toutefois, phonétiquement, on ne pourrait faire la différence entre « l’accroissance » et « la croissance » !

Quelques revendications de la décroissance

Pour résumer ce que nous avons vu jusqu’ici, nous pourrions présenter les trois raisons principales développées par Yves-Marie Abraham comme raisons de s’objecter à la croissance.

Premièrement, la croissance est destructrice, car l’utilisation actuelle de ressources naturelles et d’énergie pour la consommation humaine va au-delà des limites biophysiques planétaires et n’est pas soutenable à long terme. Elle a d’ailleurs déjà engendré des bouleversements importants sur l’évolution de la Terre, tel que nous l’avons vu dans le précédent article sur l’anthropocène. La décroissance prône donc de produire moins et non au détriment de la biodiversité et des richesses naturelles.

Deuxièmement, la croissance est créatrice d’inégalités sociales. Par le système capitaliste actuel qui mène à un rythme de production élevé, les pays occidentaux ont établi des pratiques qui profitent du niveau de vie moins élevé dans certains pays, surtout ceux de l’hémisphère sud, ce qui n’a fait qu’accentuer les inégalités sociales. Plutôt que de chercher constamment à s’enrichir au détriment d’autres groupes, on pourrait partager les ressources et privilégier une vie communautaire riche, basée sur l’entraide et l’échange.

Troisièmement, la quête de la croissance infinie est aliénante. Dans son livre Guérir du mal de l’infini, Yves-Marie Abraham expose l’idée selon laquelle nous sommes entrés dans une sorte de piège, où nous travaillons pour le système capitaliste sans moyen de s’en sortir. Puisque notre société veut toujours produire plus, nous devons travailler plus aussi, ce qui amène à des moins bonnes conditions et moins de temps pour développer d’autres aspects de nos vies et de nos sociétés. La décroissance suppose donc aussi une réduction du temps de travail dans notre quotidien afin de permettre aux humains de s’adonner à des activités dont le but premier est de subvenir à leurs besoins, contrairement à celui d’accumuler du capital.

La décroissance, une utopie?

Plusieurs critiques de la décroissance affirment que cette idée est parfaitement utopique, parce qu’elle implique de repenser fondamentalement les structures de nos sociétés. Pourtant, l’idée de croissance infinie est, elle aussi, utopique. Une croissance infinie dans un monde de ressources finies (lire ici, limitées) n’est simplement pas soutenable dans le cadre de nos limites planétaires. Ainsi, les adeptes de la décroissance mettent de l’avant l’idée selon laquelle la décroissance est, en fait, inévitable.

En vrai, l'idée de croissance infinie est celle qui est utopique et que nous le voulions ou non, la décroissance va arriver, suffit de savoir si nous la choisirons et exercerons un certain contrôle sur celle-ci ou bien si nous la subirons. Dans ces choix, la seconde promet d’être franchement plus désagréable que la première. Pour ceux qui argumentent encore pour une croissance verte, c'est surtout parce qu'ils se basent sur l'idée du découplage, une idée selon laquelle on peut continuer à croître économiquement en réduisant notre impact environnemental et notre utilisation des ressources (découplage relatif) ou carrément en faisant décroitre l'impact environnemental (découplage absolu). Historiquement, cette solution reste à prouver, car elle n'a pour l'instant jamais fonctionné. Au mieux, on a réussi à réduire notre utilisation des ressources, mais elle a quand même augmenté d'année en année.

Sandrine Tessier, coordonnatrice des communications du GRAME

Pour mieux comprendre l’idée de découplage, le graphique ci-dessous illustre bien le concept.

Pour aller plus loin :

La décroissance, comme plusieurs sujets abordés dans notre série de 10 notions en environnement démystifiées, est un concept complexe et nous avons préféré rester en surface pour faciliter la lecture de cet article. Si ces idées vous intéressent, voici quelques outils qui pourraient vous être utiles :

Vidéos :

Ouvrages :

  • Guérir du mal de l’infini – Yves-Marie Abraham
  • Les limites à la croissance (dans un monde fini) – Le fameux rapport Meadows, écrit entre autres par Donella H. Meadows et Dennis L. Meadows
  • Objecteurs de croissance. Pour sortir de l’impasse : la décroissance – Ouvrage collectif sous la direction de Serge Mongeau

Articles similaires

Abonnez-vous à l’infolettre